Ce tableau de Louis Rivier représente en plan rapproché un jeune garçon jouant du luth. Le visage du petit musicien est tourné de trois-quarts, sa tête et son cou sont légèrement penchés en avant de sorte que le menton effleure l’instrument. Il a les cheveux blonds et bouclés, les joues rose vif, le nez droit et les lèvres charnues. Il a les yeux mi-clos. Ses traits sont gracieux et ont quelque chose d’angélique. Il porte un vêtement marron, l’ouverture du col décoré d’un bord rayé qui donne une allure médiévale à cette tenue. Le cadrage met l’accent sur le visage, l’oreille gauche, le cou, l’épaule droite, les doigts des mains. Le reste du corps est hors champ. Louis Rivier fait une sorte de mise au point photographique très serrée sur son sujet de représentation. D’ailleurs, exactement comme dans un portrait photographique, le geste et l’expression du jeune musicien sont capturés dans un instant précis pendant une action : l’air absorbé par la musique que l’on imagine (et que l’on a l’impression d’entendre). Le joueur de luth effleure délicatement les cordes de son instrument. De ce dernier, on voit la moitié de la table d’harmonie en bois clair ainsi qu’une petite partie de la coque, de la rose centrale et du manche.
Ce portrait se révèle comme un condensé d’harmonie, impression donnée par la figure du jeune musicien amplifiée par l’action qu’il entreprend. Le tableau baigne dans une atmosphère atemporelle : comme un ange, le petit joueur de luth habite une autre dimension, plus divine que terrestre. Et la musique qu’il joue, on en est sûr, est une mélodie céleste. Cependant, les traits de son visage, ainsi que le rendu de la carnation, sont d’un grand réalisme. La lumière est diffuse et douce. Les ombres, presque absentes, façonnent la chevelure du garçon en soulignant ses boucles dorées. Le portrait se démarque d’un fond bleu uni.
Louis Rivier a peint de nombreux jeunes musiciens et musiciennes : violoncellistes, violonistes, harpistes, joueurs d’orgues, en particulier. On connait la passion de Louis Rivier pour la représentation du monde de l’enfance, mais aussi pour la musique. Une des tantes de Louis Rivier était pianiste et son beau-frère, Fritz Bach, violoniste. Trois frères de Louis participent aux concerts qui se donnent régulièrement le soir dans le salon de la maison de Jouxtens. Quant à l’esprit religieux de Louis Rivier, il a pu influencer la caractérisation de « ses petits musiciens » aux traits angéliques.
Bon état.
Inscription au verso au crayon : Petit musicien 30 x 24 cm détrempe Jouxtens 1934.
Louis Rivier adopte la détrempe dès 1906 jusqu’à la fin des années 1930. La détrempe est une technique traditionnelle de la Renaissance italienne (tempera all’uovo). « La tempera à l’œuf italienne était l’héritière directe de la tradition byzantine […]. Le nombre de tableaux peints à tempera est considérable […]. Elle est pourtant tombée en désuétude au cours des XVIe - XVIIe siècles. ». (François Perego. 2005. Dictionnaire des matériaux du peintre, Paris : Ed. Belin, p. 706).
La recette de Rivier, mise au point par Théophile Robert, comporte du jaune d’œuf, de la résine d’Avar ou copal, de l’huile de noix pure, du vinaigre blanc et de l’eau. (Dario Gamboni, Louis Rivier (1885-1963) et la peinture religieuse en Suisse Romande, p. 97).
Au cours de sa carrière, Louis Rivier rencontre plusieurs difficultés quant à l’emploi de la détrempe. Ces obstacles l’amènent à abandonner momentanément cette technique au profit de l’huile. Mais, « […] après quelques années de tentatives obstinées, il finit par maîtriser la détrempe à tel point qu’il put l’utiliser pour ses paysages aussi bien que pour ses portraits, et pour d’autres compositions. » (Francesco Sapori, Louis Rivier, p. 38).
En 1938-39, Rivier invente, à partir de dessins aux crayons de couleurs, le « procédé spécial », technique qu’il emploiera pour presque toutes ses œuvres même en grand format et réalisées pour des décorations murales. Une exception notoire est la décoration de l’Église orthodoxe grecque de Lausanne qui a été réalisée entièrement à la détrempe, et cela sur une durée de plus de 15 années, jusqu’en 1940.
En 1934, Louis Rivier réside et travaille principalement à Jouxtens. A la suite de son attaque dans la Gazette de Lausanne contre la Commission fédérale des Beaux-Arts à propos de l’Exposition d’art suisse organisée au Musée du Jeu de Paume à Paris, la section vaudoise de la SPSAS adresse une protestation à la Gazette de Lausanne et dénonce son activité de critique. Rivier démissionne de la Société suisse des peintres, sculpteurs et architectes suisses. La même année, il peint un Autoportrait qui, exposé au Salon de Paris de 1934, lui vaudra son admission dans la Société nationale des Beaux-Arts. En octobre, il commence une collaboration qui durera un an avec Nestlé&Anglo-Swiss Condensed Milk Co. et dessine des publicités pour le lait en poudre dont une sera publiée dans L’Illustration. Il s’inspire des œuvres des grands maîtres pour procéder à un détournement d’image. Son père, William Rivier meurt.
- Richard HEYD. 1943. Rivier, Neuchâtel et Paris : Editions Delachaux et Niestlé, p.33